L’EVALUATION COMME DISPOSITIF MANAGERIAL

 

Ce travail de recherche psychanalytique s’inscrit dans une réflexion sur l’organisation et de la subjectivité au travail. Ma recherche s’appuie de ma pratique clinique auprès de mes analysants (ou patients). Mon écoute c’est porté sur un signifiant qui revient assez souvent en séances. Il s’agit du terme d’évaluation, d’évaluer dans les entreprises.

Si l’évaluation est quelque chose qui existe depuis longtemps, que cela soit dans la scolarité, dans le secteur médical, dans le politique mais aussi dans la famille, elle a pris une place très importante et significative dans le champs de l’entreprise. Il y aurait une idéologie derrière l’évaluation, celle de tenter de normaliser, contrôler et de conformer les comportements des salariés. L’évaluation participe aujourd’hui a ce que Foucault appeler « l’art de gouverner » sans l’avouer. Pour M. Foucault le gouvernement ne renvoie pas seulement a des structures politiques ou a la gestion des Etats mais il désigne aussi la manière de diriger la conduite d’individu ou de groupes : gouvernement des enfants, des communautés, des familles et donc aussi des salariés. Ce qui a changé dans les politiques managériale d’aujourd’hui, c’est que l’évaluation ne relève plus seulement d’une caractéristique, d’une facette du management mais « le pivot, censé organiser un ensemble de dimensions qui jusqu’alors en étaient relativement indépendantes ». L’évaluation serait un élément qui structure l’activité du salarié mais aussi celui du manager.

Je propose de considérer l’évaluation comme un  dispositif de servitude volontaire. Et j’entends le mot dispositif au sens forme que G. Agamben en donne après Foucault : « jappelle dispositif tout ce qui a dune manière ou dune autre, la capacité de capturer, dorienter, de déterminer, dintercepter, de modeler, de contrôler et dassurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des êtres vivants ». Le dispositif présente, pour Foucault, une nature et une fonction essentiellement stratégiques, qui supposent des interventions dans les jeux de pouvoir, par des types de savoir, dont ils sont, à la fois, l’occasion, la conséquence et l’origine. Comme l’écrit Giorgio Agamben : « le dispositif est donc, avant tout, une machine qui produit des subjectivations et cest par quoi il est aussi une machine de gouvernement ». L’évaluation en tant que dispositif du management produit donc une subjectivité chez les salariés tout en les gouvernants. Le manager occupe une fonction essentiel dans ce dispositif : c’est celui qui en général a le pouvoir d’évaluer ses salariés. S’instaure, s’institue une relation, un rapport particulier entre le salarié et le manager.

J’ai pu comprendre lors des séances avec mes patients, que dans certaines entreprises il s’était développé des systèmes et outils d’évaluation dans les organisations et que cela peut avoir des incidences subjectives sur les salariés. Par exemple le salarié peut développer une inhibition du travail en équipe ou en réunion, une compétition, un appauvrissement de l’activité, ou au contraire une surcharge du travail, une contre performance, etc… Dans certains cas de profil, le salarié peut se sentir écraser par les évaluations.

En retour, l’entreprise peut être confronté, à des plaintes, des absentéismes ou des symptômes (burn out, harcèlement etc…) dont c’est la seule solution qu’a trouvé le salarié pour se faire entendre. Dans ce cas de figure, on pout se contenter de dire que le salarié est victime de cette idéologie de l’évaluation. Si « l’art libéral de gouverner » n’arrête pas d’assujettir de manière scabreuse les salariés, alors qu’est ce qui fait que l’évaluation perdure, persiste dans les entreprises, au point de devenir une norme (R. Gori) ? Et bien il se pourrait que malgré ses effets néfastes, paradoxalement les salariés appellent de leurs voeux l’évaluation.

Dans ce cas de figure, le salarié ne serait pas victimes et ne fait pas que subir l’évaluation. Dans cette configuration le salarié n’est pas passifs ni victimes du dispositifs qui le gouvernerait. Sur le plan psychanalytique, le sujet salarié veut être évalués, parce qu’être évalué correspond a une demande refoulé, donc inconscient, car elle viendrait remplir certaines fonctions sur le plan psychique. Autrement dit, il y aurait de la part du salarié une demande inconsciente d’évaluation. Cette demande doit s’entendre comme a la fois demande d’être évalué et comme demande d’évaluer. Ainsi l’évaluation, serait en mesure de déterminer, de définir voir de révéler ce qu’est « l’être » du salarié. Pour le psychiatre, psychanalyste C. Déjours si les salariés « s’y soumettent, c’est parce qu’ils y sont foncièrement consentants ». Alors d’où vient cette demande cachée ? Elle prendrait racine dans l’enfance de l’adulte.

Le travail analytique permettrait à l'analysant de se détacher de la demande d’évaluation. C’est dans l’élucidation des formations de l’inconscient (comportements, rêve, symptômes etc…) et la relation au manager qui permettrait progressivement de déconstruire cette demande. Cela suppose dans les séances d’analyser et de comprendre comment l’évaluation agit sur le sujet, d’où elle tire sa puissance d’évocation, ce qu’elle génère chez le sujet pour qu’il la souhaite alors qu’elle contribue a effacer le désir de travailler, la relation a l’autre et l’environnement du travail.

On peut se poser la question mais a quelle demande inconsciente renvoie le souhait d’être évalué ? A qui le sujet adresse sa demande et que met elle enjeu cette dernière, notamment dans le rapport au manager, puisque le manager occupe cette fonction d’évaluation ? Pourquoi le sujet demande t-il a ce que soient élaborer des formes d’évaluation qui risquent de le faire disparaître, d’effacer ce qu’il a de plus singulier ? Et d’un autre côté que devient le manager lorsque son rôle est réduit a déterminé par la nécessité d’évaluer et par les enjeux liés a l’évaluation ? Voici quelques questions qui traverse ma pratique de psychanalyste et auquel je cherche a répondre ici, en m’appuyant notamment sur la théorie lacanienne.

 

LE SUJET LACANIEN

Pour pouvoir répondre a ces questions, il nous faut déjà définir ce qu’on entend par sujet en psychanalyse. La théorie lacanienne aborde le sujet comme manque a être. En effet, pour Lacan le sujet n’est pas autonome et conscient de soi. Pour construire sa subjectivité le sujet en passe par les signifiants de l’Autre[i]. Le sujet est représenté par un signifiant auprès d’un autre signifiant[ii]. Tel est la définition du sujet que donne Lacan.

Le fait que le sujet soit représenté par un signifiant, montre qu’il est divisé et donc structuré autour d’un manque. En étant pris dans le langage, le sujet s’aliène au signifiant. Ce qui veut dire qu’il consent a se représenter dans et par le langage. Il y a dans une vie, toute sorte de signifiant qui représente et détermine le sujet. Mais ce ne sont pas n’importe quels signifiants. En fonction de l’histoire de chaque sujet et de la façon dont il s’y place, se dégagent des signifiants maitres, c’est a dire des signifiants qui représente le sujet auprès des autres signifiants (nous avons ici la définition du signifiant).

En s’inscrivant dans le langage et en s’aliénant au signifiant le sujet consent a une perte de jouissance. Autrement dit, par le langage, le sujet sacrifie, renonce a ce qu’il est au profit de ce qui le représente. Cette perte qui pourrait fournir au sujet un être, Lacan propose de l’appeler l’objet a, objet cause du désir. C’est a dire qu’avec le langage le sujet se constitue d’emblée comme séparé de son être. Le sujet manque a être. Des lors, c’est ce manque qui cause son désir et c’est après ce qu’il a perdu que le sujet court sans cesse. Autrement dit, l’objet a, c’est son être de jouissance qui manque au sujet. Elle est a jamais inaccessible, impossible, parce que le sujet n’a que le langage pour tenter de combler ce manque. Et l’objet a c’est ce qui échappe au langage. Le manque a être du sujet fait naitre également son désir d’identification. Malheureusement pour le sujet tout identification est dans l’impossibilité a produire une identité pleine. C’est a dire a résoudre sa division subjective. Autrement dit, ce Réel, soit cette impossibilité a symboliser sa division subjective, conduit le sujet a chercher sans cesse de nouvelles identifications. Dès lors, on peut supposer que l’activité du salarié, les tâches qu’il effectue, l’organisation du travail mais aussi ce qu’il va retiré de son travail, de la reconnaissance, de la rémunération, sont déterminé par le signifiant : évaluation. L’évaluation est donc un signifiant central dans le discours managérial.

On peut donc observer que la théorie du sujet chez Lacan donne une place importante a la dimension du manque, mais aussi toutes tentatives du sujet pour résoudre ce manque. Si la dimension du Réel participe au nouage de l’identité du sujet, deux autres dimensions son nécessaire, a savoir l’imaginaire et le symbolique.

 

LE STADE DU MIROIR

C’est dans le texte « le stade du miroir comme formateur de la fonction du je, telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience analytique » que Lacan met en évidence les concepts d’imaginaire, du moi et de l’identification. C’est une période qui se situe entre 6 mois et 18 mois chez l’enfant.

L’enfant en se regardant dans le miroir, s’identifie a l’image qu’il voit dans celle-ci. Mais dans un premier temps, ce qu’il voit c’est l’image de son corps mais non reconnu comme tel. En effet, dans cette période là, l’enfant se vie morcelée. Les fonctions motrices et le système nerveux ne sont pas encore totalement développée. Il ne fait aucune différence entre son corps et celui de sa mère, entre lui et le monde extérieur. Ça veut dire qu’il ne reconnait pas son image ni son corps comme celle d’une totalité unifiée. En d’autres termes, c’est en tant qu’autre que l’enfant se vit tout d’abord et s’éprouve. C’est le premier temps où « je est un autre » (Rimbaud). Dès lors, on comprends que dans cette expérience c’est l’image du corps (ou l’image du moi) qui va devenir structurante pour l’identité du sujet qui se constitue comme une unité.

Il est intéressant de remarquer que le sentiment d’unité et de cohérence se fait au prix de l’aliénation a une image extérieur (l’image que renvoie le miroir). En effet, ce qu’on observe c’est l’identification - que Lacan qualifie d’imaginaire - a un autre (qui se dit « petit autre »). On saisi dès lors que l’image d’un moi unifié ne restera qu’un leurre car l’identification repose sur une illusion, une tromperie, une captation. Il est donc normal que cette identification imaginaire a un autre s’avère impuissante de nous donner une identité pleine, stable et fonctionnelle.

C’est dans le deuxième temps du stade du miroir qu’intervient le registre symbolique. Car ce qui est fondamental dans ce deuxième temps où l’enfant se reconnait dans son image, c’est que cette identification a besoin d’être soutenue par l’Autre. L’enfant devant le miroir est porté par l’Autre (la mère va occuper cette fonction), il va se tourner vers la mère pour lire dans son regard un signe de reconnaissance. Il se retourne avec une jubilation qui atteste une sorte de reconnaissance de cette image, la sienne qui est déjà là. C’est l’Autre qui lui nomme, tant physiquement que verbalement, sa propre image. Il est important de souligner que le regard et la voix en tant qu’objet de désir de l’Autre occupe une place essentiel dans ce temps logique de construction subjective. Autrement dit, c’est du lieu du regard de l’Autre que le sujet se reconnait dans l’Autre du miroir, et c’est par la voix de l’Autre que son nom est associé a cette image. L’adulte a ses côtés, qui lui dit « regarde, ça c’est toi ! » et ainsi l’enfant comprend « ah ça, c’est moi ». Disparition de « l’être » du fait de la nomination de l'Autre. C’est ça la naissance du moi idéal de l’enfant. On remarquera dans cet énoncé le narcissisme de l’enfant des lors comme cohérence. Cette expérience ne peut pas avoir lieu sans le regard et la reconnaissance de l’Autre. C’est le signe du désir de l’Autre, qui lui signifie que l’enfant représente quelque chose pour cet Autre sans pour autant savoir quoi.

Ainsi, c’est le regard qui va permettre a cette identification au semblable d’évoluer. Selon Lacan « l’image de mon corps passe par celle imaginée dans le regard de l’Autre, ce qui fait du regard un concept capital pour tout ce qui touche a ce que j’ai de plus cher en moi et donc de plus narcissique ». Le désir de l’enfant est marqué par le regard extérieur qui le situe comme objet pris dans le désir de l’Autre. Bien souvent c’est la mère qui fait figure didéal du moi durant cette expérience singulière. C’est sur cet idéal du moi que se règle l’enfant pour acquérir sa propre identité et sur la différence de regard que porte la mère sur son corps. Dans cette opération imaginaire et symbolique il y a la mise en place de lobjet. L’objet étant la source du désir de l’enfant. Il va le choisir en se référant a lobjet du désir de lAutre, c’est a dire la façon dont lAutre laura regardé. C’est aussi ce moment où le Je se met en place par la présence de l’Autre. Et c’est sur quoi s’édifieront les identifications secondaires.

En résumé, le stade du miroir met en évidence les identifications imaginaires qui permet la constitution du Moi du sujet, consacrant définitivement la confusion entre l’autre imaginaire (le semblable, le petit autre) que le sujet sera  amené a rencontrer, et l’importance du grand Autre (le langage) qui est le véritable moteur de la structure du moi. De cette construction subjective il restera toujours un « trou », un réel irréductible, qui échappe a toute tentative de symboliser par le langage, ce manque a être fondamentale et structural.

 

LE MANAGER : FIGURE DE L’AUTRE ET LA DEMANDE D’EVALUATION

Comme nous venons de le voir, il y a deux autres comme nous l’avons étudié, le petit autre et le grand Autre. Il y a l’autre de la comparaison, c’est a dire dont les résultats sont visibles, affichés au nom de la transparence, auquel on est prie de ressembler, modele ou contre modele, mais aussi concurrent. Cet autre c’est le semblable, comparable a soi, dont on efface la singularité, altérité afin de conserver ce qui peut être utilisé comme support de la comparaison. Le sujet va se différencier de cet autre sur ces critères bien définis, qui nous rendent comparables, commensurables.

D’autre part, il y a l’autre qui effectue la comparaison, la rend possible, les critères sur lesquels elle se joue, assigne les objectifs a atteindre. Ici, cet autre peut être qualifié de grand Autre. L’Autre est essentiellement constitué par le système d’évaluation, au coeur duquel le manager occupe une place essentielle : comme celui qui personnifie le regard de l’organisation sur le travail effectué par le salarié, et celui par la voix duquel passent les pratiques d’évaluation.

D’autre part, nous soutenons que la demande d’évaluation est une demande de définition identitaire qui vise a répondre a cette question si angoissante pour chacun de « qui suis je ? » en s’adressant a un Autre chargé de répondre a la question « que veux tu de moi ? », mais que la manière dont le système d’évaluation essaie de répondre a ces questions ne fait que les relancer indéfiniment, empêchant le sujet d’advenir. Lors des entretiens d’évaluation le manager va faire des retours « ce qui va ou ce qui va pas » « c’est moins bon ici ; tu dois t’améliorer dans ce domaine » etc… En fonction des retours de son discours le manager renvoie une image aux salariés qui sont censé les rendre heureux, fiers s’ils ont atteint ou non leurs objectifs.

Mais a quoi le sujet croit il échapper en confiant a un Autre le soin de définir « ce qui va », « ce qui va pas » etc… chez lui ? Et bien a l’angoisse propre de son désir, a cette part de lui qui le gouverne mais lui échappe. En psychanalyse le désir est fondamentalement inconscient.

Lacan le formule de la manière suivante : le désir de l’homme c'est le désir de l’Autre. C’est a dire qu’il y a :

- le désir envers l’Autre,

- le désir d’être désiré par l’Autre

- et désir de ce que désir l’Autre.

Si vous voulez, le fait de ne pas savoir ce que l’on est dans le désir de l’Autre peut s’accompagner d’une angoisse. Qu’est ce que l’Autre (le manager) attend de moi ? Que me veut il ? Que désir t’il en moi que j’ignore ? Le noyau de cette angoisse est l’incertitude absolue relative a ce que je suis pour l’Autre : je ne sais qui je suis car je ne sais pas ce que je suis pour l’Autre, dans le désir de l’Autre.

Donc ce qui est propre au sujet, au coeur de sa singularité et de son objet perdu, c’est ce que l’on vu précédemment, l’objet petit a. Ce que l'enfant était dans le désir de sa mère, dans le désir de l’Autre, devenue cause de son propre désir, mais qu’il ne peut ni cerner, ni définir, ni diriger. L’objet petit a est le produit de la séparation entre le sujet et l’Autre. Autrement dit, l’enfant ne parvient pas a être l’objet absolu pour la mère car celle-ci désir ailleurs.

Cela explique qu’il est difficile de devoir supporter l’angoisse de ne pas savoir ce qu’on est dans le désir de l’Autre, tout en étant agi par ce désir. Avec l’évaluation le sujet pense échapper a cette angoisse en laissant au dispositif de traiter le Réel ; le sujet saurait ce qu’il est, sa vérité serait accessible, rendu visible grâce a l’intervention d’un tiers, en lieu de l’Autre.

L’évaluation laisse supposer qu’il soit possible d’attirer et de conserver définitivement, au point de l’incorporer, ce regard de l’Autre, qui seul donne l’illusion d’être « complet » donc sans manque et de se sentir exister. Le regard de l’Autre viendrait donner un sentiment de consistance et de cohérence identitaires. En conséquence, l’Autre ne serait pas manquant, son savoir ne serait pas troué. Voila ce que propose le dispositif d’évaluation qui connaitrait, détiendrait par avance et de manière instantané « l’être » du salarié.

D’autre part l’évaluation comme miroir donne l’illusion au salarié la conviction de cerner son désir, parce qu’il a accepté les objectifs sur lesquels il sera évalué et qu’il est d’accord avec le processus d’évaluation.

L’évaluation produit deux effets : elle place le sujet évalué dans un rapport a ce qui lui vient de l’extérieur : d’un côté est reportée a l’extérieur la charge de déterminer et de définir les objectifs a atteindre et les critères sur lesquels il sera évalué (soit ce qu’il est censé vouloir atteindre de son plein gré) ; mais de l’autre côté, le sujet évalué participe complètement au processus : en « négociant les objectifs », en mettant en place les moyens de les atteindre, etc. Ce paradoxe n’est qu’apparent car il y a ici l’idée d’un collage total, d’une coïncidence parfaite possible entre intérieur et extérieur. Il y a donc chez le salarié le souhait de s’identifier pleinement a la forme censée de le définir, de lui donner consistance.

Qui a un moment donné dans sa vie professionnelle ne c’est pas posé la question « a quoi ça sert ? », « Ce que je fait, est ce que cela a du sens pour moi, pour l’Autre ? » « Ce projet a t-il une utilité ? » etc… Ces questions sont normal et font aussi partie du travail thérapeutique. Comme l’a bien montré la psychanalyse, il s’agit d’accepter que le sujet ne s’appartienne pas pleinement, qu’en dépit de ses connaissances, de ses « compétences », nous buterons sur l’indicible mystère de l’être et que c’est ce « manque » qui nous donne envie, nous maintient en vie.

Quelque part l’évaluation propose de se délester de toute incertitude et du questionnement, angoissant mais potentiellement créateur, qui va avec ; de prendre en charge ce fardeau si lourd a porter qui consiste a ne jamais savoir avec certitude « a quoi sert mon travail ». Le salarié a qui l’on propose d’entrer dans l’évaluation s’en accommode donc bien dans la mesure où il pense ainsi ne pas avoir a assumer les conséquences nécessairement incertaines de ce qu’il engage et a en reporter sur un autre la responsabilité. La demande d’être évalué correspond au refus d’assumer la responsabilité de son désir.

On a précédemment évoqué l’importance de l’Autre dans la constitution du sujet et sur le fait, que paradoxalement, la determination au champ de l’Autre était nécessaire et même inévitable, mais que pour autant, le sujet ne parvenait jamais a dépasser la dimension de son manque a être. Comme écrit plus haut dans l’article, en s’identifiant a ce par quoi il est nommé par l’Autre (les signifiants), le sujet a du renoncer a une jouissance définitivement perdue, inaccessible et irreprésentable, et c’est cette perte qui cause son désir car il cherche en vain a la retrouver.. L’enfant en se séparant de la relation fusionnel avec la mère, perd cette jouissance de l’être. En se détachant de la mère il a perdu ce qu’il était dans son désir a elle, ainsi que l’illusion d’être l’unique objet de son désir et l’illusion qui l’accompagne : celle que sa mère ne soit pas manquante. La mère aussi est également manquante puisqu’elle est soumise a la loi du désir puisque l’enfant ne suffit pas a la combler et a la satisfaire entièrement.

Le fait que l’Autre soit aussi manquant, troué, divisé par le langage, marqué par la perte de jouissance, bref, incomplet et inconsistant, est très problématique pour le sujet puisque c’est de cet Autre, a partir de lui, qu’il est déterminé. C’est le lieu de l’Autre que le sujet s’assure une place a laquelle il peut s’identifier. Comme bien souvent, cela est insupportable pour le sujet. Il va élaborer des fantasmes fondamentaux qui structurent sa vie psychique et qui ont précisément pour fonction, de voiler le manque dans l’Autre et en conséquence son insuffisance a les déterminer entièrement. Le fantasme a cette fonction d’assurer la consistance du grand Autre, condition pour assurer la sienne propre.

Par exemple, le fantasme du paranoïaque est que l’Autre est agi par un Autre caché derrière lui, qui prélève ainsi sa jouissance sur le sujet et qu’il faudrait éradiquer pour récupérer la jouissance perdue.

Dans le fantasme pervers, c’est le sujet qui se fait l’instrument de la jouissance de l’Autre. Il se fantasme comme capable de compléter l’Autre, d’être l’objet qui le rend complet. Il suppose un Autre sachant tout de son désir, de ce qu’il veut, et dont il se fait l’instrument. Un Autre complet, sans manque, qui permettrait au sujet de se sentir lui même complet et sans manque.

Ou encore l’esclave qui sait ce qui convient a la jouissance du maitre et l’assurerait sa propre jouissance, dans une forme certaine de savoir le faire jouir.

L’hypothèse qu’on peut proposer : c’est que le risque de vouloir faire jouir l’Autre s’inscrit dans un fantasme pervers auquel le sujet peut adhérer, parce qu’il lui donne l’illusion de pouvoir transcender un manque fondamental, en étant l’objet capable de satisfaire entièrement l’Autre, de le compléter totalement, de lui donner la jouissance perdue, et ainsi de ne pas être lui même soumis a la perte de séparation. Le fantasme d’être celui qui fait jouir l’Autre est a la source de la demande d’évaluation.

 

L’INCONSISTANCE DE L’AUTRE ET L’IMPOSSIBLE SUBJECTIVATION

Du fait du manque dans l’Autre, de son incomplétude, il ne peut garantir au sujet sont fondement solide, une identité pleine. Pour que la réalité du sujet tienne, qu’elle prenne une consistance, le sujet a besoin que quelqu’un la prend en charge. C’est sur ce point structurel que l’identité du sujet peut se structurer. Il ne s’agit pas seulement de parler pour produire du sens, donner des effets symbolique. Pour que parler constitue un acte symbolique (c’est a dire capable d’instituer), il faut que celui qui parle soutienne la place d’où se fait l’énonciation.

Nous venons de le voir, avec l’évaluation le sujet pense récupérer une consistance identitaire. Une image lui est renvoyé, dans laquelle le salarié est invité a se reconnaitre/s’identifier et que l’Autre valide. Le rôle du manager, comme Autre, joue une fonction importante dans la mesure où c’est par sa voix et son regard que passent bien souvent l’évaluation et le retour a l’évalué. Le problème c’est qu'il s’avère que l’évaluation ne relève pas du registre symbolique.

A la différence du stade du miroir, où celui-ci constitue la subjectivité en permettant la structure du moi par un processus d’aliénation, l’image que renvoie l’évaluation ne cesse de changer, les caractéristiques sont sans cesse redéfinies, ce qui valait hier ne vaut plus aujourd’hui, les limites sont indéfiniment repoussées, reculées. Vous pouvez être bon un jour, mauvais un autre jours ; tout comme vous pouvez être le plus performant, efficace, devenir meilleur le lendemain, c’est une simple question de volonté et d’effort. Et puis si vous êtes bon aujourd’hui, attention a ne pas se relâcher, car ce que vous avez atteint auparavant ne sera pas pris en compte au moment où l’on vous évaluera. Le risque pour le salarié c’est se retrouver dépourvu de son histoire, de sa singularité, puisque tout est effaçable avec l’évaluation.

Il semblerait qu’aujourd’hui les évaluations contemporaine ne donne plus de place différenciées, distinctives, auxquelles le sujet serait, quoi qu’il arrive et quoi qu’il fasse, associé, puisque la place de chacun devrait se jouer et se rejouer sans fin sur la base des évaluations constantes dont il fait l’objet. Ces places ne renvoie a rien, elle sont éphémère, ne définit rien, n’assure rien. La psychanalyse nous apprend que l’inscription du sujet dans le symbolique est une condition importante pour qu’il se détache partiellement, ou du moins qu’il ne soit pas englouti totalement par les identifications imaginaire.

En somme, l’Autre de l’évaluation n’est pas l’Autre symbolique : son jugement est provisoire, sa parole ne tient pas, sa place elle même n’est pas définie de manière stable et ne constitue pas un point de référence pouvant donner l’illusion que « quelqu’un va prendre en charge », garantir le sujet de son inscription dans la chaine signifiante ; le manager est lui même soumis a évaluation, rien ne vient donc garantir sa propre place. Le manager qui s’en remet a des outils et a des indicateurs montre qu’il dévalue sa parole et l’empêche d’assumer la place de l’énonciation.

En demandant d’être évaluer le sujet espère résoudre cet impossible manque a être qu’il le constitue. L’évaluation participe a une désymbolisation de l’organisation dans laquelle le management n’a plus sa place et ceux qui y travaillent ne peuvent se construire comme sujets.

Bien évidemment, toutes les entreprises ne s’organisent pas sur sur ce mode de fonctionnement. Au contraire, dans d’autres entreprises, on découvre que l’histoire organisationnelle laisse une dette symbolique qui enferme le sujet dans le désir tyrannique de l’Autre. En somme on peut retrouver dans certains contextes organisationnels, l’effacement de cette dimension symbolique, via certaines politiques managériales qui se structure sur ces formes d’évaluation et qui participe de cet effacement, qui a son tour, renforce la dépendance, l’aliénation des salariés vis a vis de l’évaluation.

 

Notes

[i] L’Autre avec un A majuscule désigne le lieu du langage, trésors des signifiants, situé au delà de quiconque et où se situe ce qui est antérieur au sujet et qui néanmoins le détermine. C’est la mère qui fait office de premier Autre pour le sujet, ce qui veut dire que c’est elle qui rend présente a l’enfant cette scène où sa subjectivité va être construite par les paroles extérieurs a lui même avant qu’il ne se les réapproprie. L’Autre renvoie donc a la dimension de l’altérité : celle de tous les partenaires (les parents, fratrie, famille, proches etc…) qui supportent donc les identifications, l’identité et le désir du sujet. Mais l’Autre est aussi a entendre comme référence générique (Dieu, l’Etat, la Cité, le Prolétariat, l’Entreprise, Le Marché, la Concurrence…) qui renvoie a un lieu de détermination et a un ordre symbolique préalable et extérieur au sujet.

[ii] La notion de signifiant vient de la linguistique de F. De Sassurre. Pour ce dernier, le signe linguistique est une entité psychique a deux faces : le signifié, ou le concept, par exemple le mot arbre, l’idée d’arbre, et non le référent, l’arbre réel ; et le signifiant, réalité psychique également, puisqu’il s’agit non du son matériel que l’on produit en prononçant le mot arbre, mais de l’image acoustique de ce son. Lacan fera du signifiant la suprématie sur le signifié. Le signifiant est autonome et domine le signifié. L’algorithme que propose Lacan : S/s celui de F. De Saussure : Signifié/signifiant.

 

Bibliographie :

J. Lacan, les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, éditions Seuil

J. Lacan, les écrits I, éditions seuil

G. Agamben, qu’est-ce qu’un discours ? ; éditions petit bibliothèques

M. Foucault, Du gouvernement des vivants, éditions Gallimard

R. Gori, La fabrique des imposteurs, éditions Les liens qui libèrent

R. Gori, Del Volgo « L’idéologie de l’évaluation : un nouveau dispositif de servitude volontaire ? », Nouvelle revue de psychosociologie,

J.P. Lebrun un monde sans limite, éditions Erès.

C. Dejours, L’évaluation du travail à l’épreuve du réel. Critique des fondements de l’évaluation, Paris, INRA éditions

A. Vandevelde Rougale, La novlangue managériale, éditions Erès

 

 

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