Écrans et comportements à risque : conseils pratiques pour un usage raisonné

 

L’addiction aux écrans : un terme à manier avec prudence

Le mot addiction est souvent utilisé pour qualifier l’usage excessif des écrans chez les adolescents. Pourtant, ce terme mérite d’être employé avec précaution. D’une part, parce qu’il renvoie à une notion médicale qui implique une dépendance physique ou psychique bien définie, ce qui n’est pas systématiquement le cas pour les écrans. D’autre part, parce que son usage abusif tend à enfermer l’adolescent dans une étiquette qui ne permet ni de comprendre les enjeux sous-jacents, ni d’agir efficacement.

Le Haut Conseil de la Santé Publique (HCSP) lui-même souligne qu’il n’existe pas de consensus scientifique sur la notion d’addiction aux écrans. Il est donc plus juste de parler d’usage excessif ou problématique, des termes qui mettent l’accent sur la fonction que les écrans peuvent occuper dans la vie d’un adolescent plutôt que sur une pathologie supposée.

Quand l’usage des écrans devient problématique

Plutôt que de chercher des signes d’une addiction, il est plus pertinent d’identifier des indicateurs d’un usage excessif ou problématique. Parmi eux, on peut citer :

  • Une perte de contrôle sur le temps passé devant l’écran (l’adolescent dit qu’il va s’arrêter, mais continue malgré lui).

  • Une interférence avec les activités essentielles (sommeil, travail scolaire, relations sociales, loisirs hors écran).

  • Une irritabilité ou une anxiété marquée lorsque l’accès aux écrans est limité.

  • Une désorganisation du quotidien (repas décalés, difficultés à se lever le matin, isolement social accru).

  • Une utilisation des écrans comme unique moyen de gestion des émotions (colère, stress, ennui, tristesse).

Ces signes ne signifient pas nécessairement qu’il y a un trouble grave, mais ils peuvent indiquer un besoin d’ajustement et d’accompagnement. Cependant, d'après ma pratique clinique, ce que je constate, c'est que lorsqu'un adolescent a un usage excessif des écrans, il y a souvent une dépression sous-jacente. Les écrans deviennent alors un refuge face à une souffrance psychique qui ne trouve pas d'autres voies d'expression.

Il est donc essentiel d'identifier non seulement les signes d'un usage excessif mais aussi ceux de la dépression à l'adolescence. Parmi eux, on retrouve :

  • Une tristesse persistante ou une perte d'intérêt pour les activités habituelles.

  • Une fatigue constante et une baisse d'énergie.

  • Des troubles du sommeil (insomnie ou hypersomnie).

  • Une irritabilité marquée et des sautes d'humeur.

  • Un isolement social accru.

  • Une baisse des performances scolaires et un manque de motivation.

  • Des pensées sombres, parfois suicidaires.

Plutôt que de voir l'écran comme le problème principal, il est souvent plus pertinent de se demander : Pourquoi l'adolescent a-t-il besoin de passer autant de temps sur les écrans ? Que cherche-t-il à fuir ou à combler ?

Prendre en compte le quotidien de l'adolescent

Avant de considérer qu’un adolescent a un usage excessif des écrans, il est important de replacer cette consommation dans le contexte global de sa vie. Un adolescent qui passe plusieurs heures sur son téléphone tout en maintenant une vie sociale active, de bons résultats scolaires et un sommeil régulier n’est pas forcément en situation de risque. En revanche, si l’usage des écrans semble remplacer d’autres activités essentielles ou apparaît comme une échappatoire face à des difficultés, il est pertinent d’en discuter avec lui.

L’éducation aux écrans : un métier impossible ?

Freud disait que l’éducation fait partie des métiers impossibles, au même titre que gouverner et soigner. Impossible, non pas parce qu’il faudrait renoncer à éduquer, mais parce qu’il n’existe pas de recette infaillible garantissant le bon développement d’un enfant. Appliquer cette idée aux écrans permet d’éviter deux écueils : le contrôle total, qui risque de provoquer plus d’opposition que de compréhension, et le laisser-faire, qui revient à abandonner l’enfant face à des outils conçus pour capter son attention.

L’éducation repose sur une tension permanente entre la transmission de règles et la prise en compte du désir de l’enfant. Elle est toujours traversée par des incertitudes, des résistances, des conflits. L'éducation numérique est d’autant plus complexe que les technologies évoluent rapidement, rendant parfois difficile pour les parents de s’y retrouver. À cela s’ajoute l’idéologie de la parentalité positive, qui, sous couvert de bienveillance, peut paralyser les parents dans leur rôle éducatif. La pression à être une mère ou un père parfait, souvent alimentée par le discours des neurosciences et le marketing de livres sans fondement clinique, génère une culpabilité excessive. Cette injonction à la perfection peut avoir des effets délétères, empêchant les parents d’exercer sereinement leur autorité et leur discernement face aux écrans.

Plusieurs professionnels, dont la psychologue Caroline Goldman, ont alerté sur ces dérives. Ils soulignent que ces discours culpabilisants peuvent fragiliser les parents et les empêcher d’adopter une posture éducative claire et ferme. D’autres spécialistes, comme Didier Pleux ou Maurice Berger, critiquent également les excès de cette parentalité idéalisée qui tend à gommer la nécessité d’un cadre structurant pour l’enfant.

Michel Desmurget, neuroscientifique et auteur de La fabrique du crétin digital, met en garde contre l'impact négatif des écrans sur le développement cognitif des jeunes. Il argue que la surexposition aux écrans, en particulier à la télévision et aux jeux vidéo, a des effets délétères sur la concentration, l’apprentissage et la créativité.

Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, évoque l’importance de l’attachement et du développement émotionnel chez les enfants. Il souligne que l'usage excessif des écrans peut fragiliser ces processus, notamment en limitant les interactions humaines directes, essentielles au développement de la résilience et de l’empathie chez les adolescents.

 

Conseils pratiques pour un usage raisonné des écrans

Plutôt que d’interdire totalement les écrans ou de les diaboliser, il s’agit de poser un cadre clair et adapté à l’âge de l’enfant. Plusieurs repères peuvent aider à structurer cet accompagnement :

Le repère 3-6-9-12+ de Serge Tisseron

Ce modèle propose des étapes progressives pour introduire les écrans dans la vie de l’enfant tout en tenant compte de son développement :

  • Avant 3 ans : Éviter les écrans, car ils perturbent le développement du langage et de l’attention. Privilégier les interactions directes, le jeu libre et la manipulation d’objets réels.

  • Entre 3 et 6 ans : Introduire les écrans avec parcimonie, toujours en présence d’un adulte, en favorisant des contenus adaptés et interactifs.

  • Entre 6 et 9 ans : Introduire progressivement l’usage d’Internet, mais sans accès libre. L’enfant doit être accompagné dans sa découverte des outils numériques.

  • Entre 9 et 12 ans : Permettre une utilisation plus autonome, tout en posant des règles claires sur la durée et le type de contenus accessibles. Éduquer aux dangers du numérique (cyberharcèlement, fake news, etc.).

  • Après 12 ans : Encourager un usage responsable, en instaurant un dialogue sur les réseaux sociaux, la gestion du temps et l’impact des écrans sur la santé.

Les "4 PAS" de Sabine Duflo : un cadre simple pour limiter l’usage excessif

Sabine Duflo propose quatre règles de base pour structurer l’usage des écrans et éviter qu’ils ne deviennent envahissants :

  1. Pas d’écran le matin : Pour éviter une surexcitation cognitive qui nuit à la concentration en classe.

  2. Pas d’écran pendant les repas : Pour favoriser les échanges en famille et éviter l’isolement de chacun devant son écran.

  3. Pas d’écran avant de dormir : La lumière bleue des écrans perturbe l’endormissement et diminue la qualité du sommeil.

  4. Pas d’écran dans la chambre : Pour prévenir une utilisation non contrôlée et garantir un sommeil réparateur.

Les recommandations du HCSP : un usage encadré mais pas alarmiste

Le HCSP rappelle que l’usage des écrans n’est pas en soi problématique, mais qu’il devient un risque lorsqu’il se substitue aux besoins fondamentaux de l’enfant :

  • Favoriser un équilibre entre le temps d’écran et les autres activités essentielles (sommeil, activité physique, interactions sociales, loisirs hors écran).

  • Encourager un usage actif et créatif des écrans plutôt qu’un simple visionnage passif (créer du contenu, apprendre à coder, explorer des sujets d’intérêt).

  • Éduquer aux dangers du numérique, en expliquant le fonctionnement des algorithmes, la protection des données personnelles et les risques liés aux réseaux sociaux.

  • Ne pas diaboliser, mais accompagner et dialoguer : un cadre rigide et répressif peut être contre-productif chez les adolescents.

Des ajustements en fonction de chaque famille

Chaque enfant est différent, et il n’existe pas de règle universelle applicable à tous. Certains adolescents peuvent gérer un usage modéré sans difficulté, tandis que d’autres auront besoin d’un cadre plus strict. L’essentiel est d’adopter une posture d’accompagnement plutôt que de contrôle, en discutant régulièrement des usages numériques et en ajustant les règles en fonction des besoins de l’enfant et des réalités du quotidien familial