Le harcèlement scolaire
Le harcèlement scolaire est une réalité qui touche de nombreux enfants et adolescents. Il ne se limite pas à une simple série d’actes violents ou humiliants : il met en jeu des mécanismes psychiques profonds, qui concernent aussi bien la victime que le harceleur. Dans ma pratique clinique, j'ai pu observer que ces dynamiques sont influencées par des processus inconscients qui façonnent la façon dont les jeunes réagissent au harcèlement.
Le harcèlement peut exister dès l’école primaire, mais il prend une forme particulière à l’adolescence, en particulier au collège. Cette période charnière, marquée par des transformations physiques et psychiques, exacerbe les tensions et les jeux de pouvoir. L’adolescent cherche à s’affirmer, et c’est souvent dans ces moments de fragilité identitaire qu'il devient plus vulnérable à la violence du groupe. Le besoin de reconnaissance et la peur du jugement des autres rendent certains adolescents plus susceptibles d’être harcelés, ou d’être eux-mêmes à l’origine du harcèlement.
La jouissance dans le harcèlement : un concept clé pour comprendre le harceleur et la victime
Le harcèlement scolaire n’est pas simplement l’œuvre de jeunes malintentionnés ou de ceux qui cherchent à dominer les autres. Selon la psychanalyse, le harceleur est souvent pris dans une logique de jouissance, un concept qui peut sembler abstrait, mais qui est fondamental pour comprendre les mécanismes psychiques à l’œuvre.
La jouissance : plus que du plaisir
La jouissance, ce n'est pas simplement un plaisir ou une satisfaction. Elle dépasse ce que Freud appelait le principe de plaisir. Là où le plaisir est lié à un soulagement ou à une gratification immédiate et mesurable, la jouissance peut inclure des éléments de souffrance, de transgression, et même d’excès. C'est ce qui pousse un individu à répéter des actions, même destructrices, simplement parce qu’elles lui procurent une satisfaction inconsciente qui le dépasse. Ce concept est difficile à appréhender, mais il est essentiel pour comprendre pourquoi certains adolescents se tournent vers des comportements destructeurs.
Pourquoi le harceleur tire-t-il une jouissance de l’humiliation de l’autre ?
À première vue, il est tentant de penser que le harceleur agit par simple méchanceté ou recherche de domination. Mais, selon la psychanalyse, ces actes sont souvent le symptôme d’un malaise plus profond. La souffrance infligée à l’autre est, pour lui, une manière de fuir son propre inconfort.
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Décharger une angoisse : L’adolescence est une période de bouleversement intérieur, où l’identité est en pleine construction. Les jeunes éprouvent souvent un vide ou une insécurité intérieure difficile à exprimer. Par le harcèlement, ils déplacent ce malaise sur un autre corps. En infligeant de la souffrance à la victime, ils obtiennent une forme de satisfaction inconsciente qui les détourne de leur propre angoisse.
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S’affirmer face au groupe : Le collège est un lieu où l’appartenance au groupe est essentielle. Certains adolescents utilisent le harcèlement pour affirmer leur domination sociale et prouver leur puissance. Dans ce contexte, la jouissance ne provient pas uniquement de l’acte de violence lui-même, mais aussi du regard des autres : les pairs qui valident implicitement l’agression, en acceptant ce comportement comme une norme.
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Jouer avec l’interdit : La jouissance est aussi liée à la transgression. Freud et Lacan nous rappellent que l’être humain est souvent attiré par ce qui est interdit ou dangereux. Humilier un camarade, braver l’autorité des adultes, et défier les règles de l’école deviennent des sources de jouissance pour certains adolescents, car cela leur donne l'illusion de posséder un pouvoir absolu, sans limites.
Et la victime ? Peut-elle être impliquée dans cette jouissance ?
La question du rôle de la victime dans le harcèlement est complexe et délicate. La psychanalyse nous invite à explorer des dynamiques inconscientes qui, bien que ne justifiant en aucun cas le harcèlement, peuvent éclairer certains mécanismes sous-jacents. Il est important de préciser que la victime ne choisit pas d’être harcelée et que sa souffrance est indiscutable. Cependant, dans certains cas, elle se retrouve inconsciemment prise dans une position où elle devient l'objet d'une jouissance qu'elle ne comprend pas entièrement.
Un rôle involontaire dans le fantasme du harceleur
Le harcèlement ne dépend pas uniquement des traits de caractère ou de l’apparence de la victime. Selon la psychanalyse, il s'agit souvent d'une projection inconsciente du harceleur. La victime prend la place d’un signifiant dans la structure psychique du harceleur, ce qui la place dans une position particulière. Ce n'est donc pas nécessairement une qualité propre de la victime qui déclenche l'attaque, mais plutôt la place qu'elle occupe dans l'univers psychique du harceleur. Elle devient, malgré elle, le support d'un besoin de jouissance inconscient. Cette dynamique peut rendre la situation encore plus incompréhensible et douloureuse pour la victime, qui se sent piégée dans un rôle qui lui échappe.
Le piège du regard des autres
Dans de nombreux cas, la victime se retrouve enfermée dans un rôle qui semble figer son identité et sa place au sein du groupe. Le harcèlement, souvent public, accentué par les réseaux sociaux, devient alors un véritable spectacle. L'humiliation se joue devant un public, et la victime est mise en scène comme un objet de jouissance pour les autres. Cette exposition publique renforce non seulement son sentiment d’impuissance mais aussi sa honte, car elle devient un personnage réduit à son statut de "cible". Dans ce contexte, la souffrance est amplifiée, et la victime se trouve prise dans un cercle vicieux de stigmatisation et d'isolement.
L’adolescence : une période à risque
Le collège est un terrain propice au harcèlement scolaire. Contrairement à l’enfance, où les adultes ont souvent un rôle plus direct, l’adolescence se caractérise par une recherche d’autonomie et une volonté de se définir par rapport aux pairs. L’autorité des adultes est plus facilement contestée, et la pression du groupe devient prédominante. C’est dans ce contexte que le harcèlement peut prendre une ampleur particulière, en l’absence de cadre clair.
L’autorité joue un rôle structurant dans le développement psychique de l’adolescent. Si cette autorité est absente ou trop faible, comme c’est parfois le cas dans certains établissements scolaires, la violence peut éclater. Ce phénomène est amplifié par la présence des réseaux sociaux, qui permettent aux actes de harcèlement de continuer bien au-delà des murs de l’école. Le cyberharcèlement renforce l’impact traumatique, car la victime ne peut plus échapper à l’agression, même en dehors de l’école.
Le fantasme qui organise la personnalité
Pourquoi certains adolescents deviennent-ils victimes, et d’autres harceleurs ? La psychanalyse propose une lecture basée sur le fantasme fondamental, ce scénario inconscient qui structure notre rapport à l’Autre.
Pour la victime, le harcèlement peut réactiver un fantasme préexistant, souvent lié à une position d’infériorité ou d’exclusion : "Je suis celui que l’on rejette", "Je ne vaux rien". Si ce fantasme est déjà inscrit dans l’inconscient, l’adolescent aura plus de mal à se défendre face à l’agression.
Pour le harceleur, le fantasme peut être inverse : "J’existe si j’ai du pouvoir", "Je dois écraser l’autre pour être reconnu". Cette violence peut être le reflet d’une fragilité interne : en attaquant l’autre, il tente de masquer son propre malaise.
Le harcèlement n’est donc pas un simple "jeu cruel" : il révèle des conflits internes qui se rejouent dans la relation à l’Autre.
Le fantasme : une réalité psychique qui façonne l’identité
Dans la psychanalyse, le fantasme n’est pas simplement une rêverie, mais une structure inconsciente qui organise notre rapport au monde et aux autres. C’est un scénario psychique qui guide les pensées, les comportements et les réactions émotionnelles. Pour l’adolescent, son fantasme façonne la manière dont il se perçoit et se positionne par rapport à ses pairs, à l’école, à la famille. C'est une réalité psychique qui influence profondément sa construction identitaire.
Le harcèlement scolaire peut réactiver ou mettre en place un fantasme chez l’adolescent. Par exemple, un adolescent qui subit du harcèlement peut être renvoyé à une image de lui-même qu’il n’avait pas encore pleinement intégrée : celle du rejet, de l’impuissance, ou de l’isolement. Cette expérience de traumatisme peut ancrer dans son inconscient un fantasme de lui-même comme "celui qui ne compte pas" ou "celui qu’on rejette". Un tel fantasme peut marquer profondément sa construction identitaire et l’empêcher de se projeter sereinement dans son avenir.
Le harcèlement, dans ce cadre, n'est pas seulement un événement extérieur, mais il devient un élément structurant de la réalité psychique de l'adolescent. Il modifie sa perception de soi, de l’Autre, et du monde qui l'entoure, nourrissant des croyances limitantes qui peuvent l'accompagner longtemps. C'est pourquoi il est crucial d'accompagner la victime pour l’aider à déconstruire ce fantasme, à comprendre que ce qu’elle a vécu n’est pas le reflet de sa valeur personnelle, mais un événement extérieur qui n'a pas à définir qui elle est.
L’école face au harcèlement : un Autre défaillant ?
L’école a un rôle clé dans la prévention du harcèlement. Elle doit être un espace où les lois sociales sont clairement posées et respectées, afin de protéger les élèves. Cependant, lorsque l’institution échoue à agir, que les adultes minimisent les faits ou ne savent pas intervenir efficacement, l’impunité favorise la loi du plus fort, et le harcèlement devient une norme.
La loi symbolique, en psychanalyse, désigne cette capacité de l’autorité à structurer le psychisme de l’adolescent, en canalisant ses pulsions destructrices. Si cette loi est absente, la violence risque de se déchaîner.
Comment agir ?
Punir le harceleur n’est pas suffisant. Il est essentiel de comprendre ce qui le pousse à agir ainsi. Lui permettre de mettre des mots sur son malaise, d’exprimer ce qu’il cherche inconsciemment à combler par la violence, peut être un pas vers la réconciliation et la fin du cycle.
Pour la victime, un accompagnement psychologique est crucial pour reconstruire l’estime de soi, se détacher du rôle de "celui qui subit", et ainsi rompre le cycle de l’humiliation.
Enfin, l’école doit reprendre son rôle d’autorité structurant. Il ne suffit pas d’interdire ou de sanctionner. Il faut instaurer un cadre où les règles sont respectées, et surtout, écouter les jeunes, sensibiliser les enseignants, et offrir un espace où la parole peut circuler.
Conclusion
Le harcèlement scolaire n’est pas simplement un acte de violence, mais une dynamique complexe qui met en jeu des mécanismes psychiques profonds. À l’adolescence, où les repères sont fragiles, il est essentiel de poser des règles claires et de veiller à ce que chaque adolescent puisse se sentir entendu et respecté. L’école, en tant qu’institution, doit être un lieu où l’autorité est incarnée et où les élèves peuvent se construire sans violence.
Recommandations et solutions pour les parents face au harcèlement scolaire
Comprendre les mécanismes inconscients du harcèlement permet d’aller au-delà des simples mesures disciplinaires et d’apporter un véritable soutien aux enfants et adolescents concernés. Voici quelques pistes concrètes destinées aux parents, qu’ils aient un enfant victime, harceleur ou témoin de harcèlement.
Pour les parents d’un enfant victime : l’aider à sortir du rôle de "celui qui subit"
Lorsque leur enfant est victime de harcèlement, de nombreux parents ressentent de l’impuissance, de la colère ou de la culpabilité. Pourtant, leur rôle est essentiel pour l’aider à reconstruire son estime de soi et à sortir de cette dynamique.
Aider à verbaliser la souffrance
L’enfant harcelé peut avoir du mal à parler par peur de l’incompréhension ou du jugement ("Peut-être que c’est de ma faute..."). Il est donc crucial de lui montrer qu’il peut s’exprimer sans crainte.
Éviter les phrases comme "Tu dois juste t’imposer" ou "Ignore-les", qui minimisent sa souffrance et renforcent son sentiment d’isolement.
L’amener à mettre des mots sur ce qu’il vit, en posant des questions ouvertes :
"Comment tu te sens quand ça arrive ?"
"Qu’est-ce qui te fait le plus de mal dans cette situation ?"
"As-tu peur de parler aux adultes de l’école ? Pourquoi ?"
Reconstruire son estime de soi
Le harcèlement atteint profondément l’image de soi. Il faut donc aider l’enfant à se réapproprier une identité positive en valorisant ses qualités et ses compétences.
L’encourager dans des activités où il se sent en confiance (sport, arts, théâtre…).
Lui rappeler ses réussites et ses forces : "Ce que tu vis ne te définit pas. Tu es bien plus que ça."
Travailler sur la posture corporelle et la voix : un enfant qui se tient droit et parle fort a plus de chances de se protéger contre d’éventuelles agressions futures.
Impliquer l’école : ne pas rester seul
Demander un rendez-vous avec la direction et les enseignants en mettant en avant des faits concrets